Agriculture régénérative : nouveau terme à la mode ?

Elise Bourmeau, Directrice Conseil GreenFlex



Elise Bourmeau
, Directrice Conseil

L’agriculture régénérative ne doit pas devenir le nouveau terme à la mode. Derrière elle, se cache une réalité agronomique essentielle, et des pistes pour répondre aux défis majeurs que sont la décarbonation de notre économie, la préservation du vivant et le partage de la valeur.

Loin du jargon : la nécessité de régénérer les sols

McCain, Danone, Pernod Ricard, Kering, LVMH, Patagonia… l’agriculture régénérative, ou régénératrice, apparaît de plus en plus souvent au cœur des annonces des géants de l’agroalimentaire et de la mode. Mi-technique, mi-flou, le terme risque de passer pour le nouveau jargon du moment, après « durable » ou « résilient ». Pourtant, il faut éviter à tout prix qu’il rejoigne la liste des mots vidés de leur sens, à force d’usages parfois abusifs venant décrédibiliser les entreprises sincèrement engagées.

Historiquement, une réalité agronomique concrète et précise se cache derrière l’idée de régénération. La notion a émergé face à la nécessité de rétablir la santé des sols, bien commun indispensable à notre alimentation. Le terme régénérer peut aisément être remplacé par « restaurer » ou « réparer » pour désigner ce retour à un fonctionnement antérieur optimal. La notion de développement durable devient comme obsolète : il ne s’agit plus juste de soutenir des systèmes existants ; ils sont trop dégradés pour répondre aux besoins des générations futures. L’objectif est de revenir à un état préalable, d’avoir suffisamment d’impact positif pour corriger les dommages causés au vivant et à notre société par le passé

Dès les années 2000, des acteurs privés et publics alertent sur le déficit en matières organiques des sols agricoles de plusieurs régions françaises. Partout dans le monde, les sols appauvris perdent en fertilité, menaçant la sécurité alimentaire. Ils peinent aussi à fournir leurs précieux services environnementaux : stockage du carbone, rétention de l’eau et des éléments fertilisants, limitation de l’érosion et des glissements de terrain. En 2015, à l’occasion de la COP21, la question est soulevée à l’échelle internationale, et la France lance l’initiative « 4 pour 1000 » pour y remédier.

L’agriculture régénérative, prémices d’une autre économie ?

Au-delà des sols, l’agriculture a besoin d’être réparée sur bien des aspects. L’apparition de grandes exploitations spécialisées a débuté au temps des colonies avec les grandes plantations. Le phénomène s’est accéléré après guerre en métropole, avec une mécanisation croissante causant des dégâts sociétaux et environnementaux passés longtemps sous silence : travailleurs agricoles paupérisés, notamment les femmes, désertification des campagnes, disparition des haies et de la biodiversité associée…

Aujourd’hui, il s’agit d’allier quantité, pour retrouver une autonomie alimentaire stratégique, et qualité, tant d’un point de vue nutritionnel qu’environnemental et social. Tous les agriculteurs, qu’ils soient propriétaires, fermiers, salariés ou saisonniers doivent pouvoir vivre décemment de leur métier, bénéficier d’un meilleur partage de la valeur, de bonnes conditions de vie et de travail. Alors que 55 % des agriculteurs ont plus de 50 ans, la relève dépend notamment de l’attractivité renouvelée d’un métier aussi passionnant que complexe.

L’agriculture, troisième secteur émetteur de gaz à effet de serre en France, peut lutter contre le dérèglement climatique à la fois en réduisant ses émissions et en stockant du CO2 dans les sols, tout en préservant et restaurant la biodiversité. Le nouveau « paquet climat-énergie Fit for 55 » présenté le 14 juillet dernier par la Commission Européenne propose de renforcer l’effort du secteur agricole et forestier. Elle souhaite déterminer des objectifs contraignants pour les États membres, afin d’atteindre la neutralité carbone dès 2035 pour ce secteur.

Puits de carbone, services environnementaux rendus, développement de bioénergies, biomolécules et biomatériaux capables de nous loger, nous chauffer, nous habiller… les potentiels de diversification des productions et des revenus agricoles sont nombreux. En renforçant son ancrage local, l’agriculture contribue également à redynamiser les territoires ruraux et périurbains, et crée du lien, notamment avec le développement de l’agritourisme et de circuits courts.

Ainsi, l’agriculture régénérative pourrait participer à développer une « économie du vivant » circulaire et respectueuse des humains et des écosystèmes.

L’importance d’un plus grand partage des savoirs et des expériences

Canaliser cet engouement pour l’agriculture régénérative soulève la question d’un cahier des charges commun. Néanmoins, face à la pluralité des terroirs, il ne faut pas forcément attendre, ni souhaiter une trop forte standardisation. Plutôt que d’enfermer l’agriculture régénérative dans un modèle unique, laissons place à plusieurs formes d’agricultures, à des pratiques et des organisations adaptées aux spécificités de chaque territoire. Bien sûr, des outils de suivi normalisés pourront être pertinents pour légitimer et piloter certaines initiatives, voire des labels. Mais la superposition de ces derniers peut faire perdre en lisibilité et crédibilité.

L’humilité et l’itération sont de mise pour explorer ces nouvelles approches de restauration. Il faut expérimenter, mesurer et ajuster. Fixer les bons indicateurs et faire part de ses progrès avec transparence permet d’éviter les dérives de communication.

Enfin, l’agriculture régénérative se déploiera avec la diffusion des connaissances et la mise en réseaux. Ces nouveaux modèles restent à construire ; les découvrir pas à pas exige de partager les retours d’expérience. Il est aussi temps de donner une place plus importante « au vivant » dans la formation de chacun, si l’on souhaite le remettre au cœur de notre économie. Du primaire aux études supérieures et la formation continue, la biologie, l’écologie et les sciences humaines et sociales constituent un bagage indispensable pour les nouvelles « générations » face à l’ampleur et la complexité des défis à venir.

Régénérer la planète et la société commence par ce renouveau du collectif. C’est une occasion unique de relier acteurs publics et privés, agriculteurs et industriels, villes et campagnes… Tourner peu à peu la page de plusieurs siècles d’une économie carbonée et linéaire, tel est l’enjeu.

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Dans cette logique d’itération et de partage, GreenFlex a entamé une exploration de l’économie régénérative appliquée à trois secteurs : l’industrie agroalimentaire, les territoires et la distribution. Nos collaborateurs, mais aussi des porteurs de projets et experts externes apporteront des pistes d’actions concrètes dans des travaux publiés à partir de septembre.

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