Yakafokon : “Les industriels doivent atteindre la neutralité carbone”

Thibault Ben Khelil
Thibault Ben Khelil, directeur conseil GreenFlex
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Simon Olivier, consultant senior GreenFlex

“Pour sauver la planète, il n’y a qu’à… Il faut… Les entreprises doivent…” Ces injonctions vous sont familières ? Dans la série “Yakafokon”, GreenFlex démêle le vrai du faux dans les grands poncifs censés guidés le monde de demain, afin d’aider les acteurs économiques à changer concrètement et efficacement de trajectoire.

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Comme beaucoup d’acteurs, les industriels multiplient les annonces autour de la neutralité carbone. À l’échelle individuelle, l’objectif est illusoire, mais ils ont tout lieu de participer au défi planétaire, en adoptant une stratégie décloisonnée et ambitieuse.

Neutralité carbone : une mobilisation cruciale des industriels

En 2015, l’Accord de Paris a entériné la volonté de la plupart des États de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de l’humanité, de façon à atteindre la neutralité carbone au cours de la deuxième moitié du siècle. Trois ans plus tard, un rapport spécial du GIEC affirmait l’urgence de parvenir à la neutralité carbone dès 2050, pour espérer limiter le réchauffement global à 1,5°C. La même publication insistait sur la nécessité de réduire les émissions de CO2 liées aux énergies fossiles et à l’industrie d’au moins 90 % par rapport à 2010.

Pressés par la société civile, tous les acteurs s’engagent depuis dans la course à la neutralité carbone. Les industriels, en particulier, ont compris ces attentes et redoublent d’annonces : ils seront “neutres en carbone en 2050”, “d’ici 10 ans”, voire le sont d’ores et déjà. Le fait qu’ils saisissent leur rôle dans la lutte pour le climat est une avancée essentielle. Toutefois, beaucoup risquent de s’égarer dans des communications trompeuses, et donc de passer à côté des efforts attendus.

L’illusion d’une neutralité carbone “individuelle”

Ces annonces en cascade posent d’abord un problème de définition. Décrite par le GIEC comme l’équilibre entre les émissions et les absorptions de CO2 générées par l’humain, le concept scientifique de neutralité carbone s’applique à l’échelle planétaire, ou a minima à celle d’un territoire. Ainsi, une entreprise ne peut se targuer seule d’avoir “une atmosphère neutre en carbone”.

Nombre d’initiatives se trompent aussi de périmètre. Efficacité énergétique, utilisation réduite de gaz CFC, diminution des achats de papier… toutes ces optimisations sur les sites de production sont indispensables, mais insuffisantes. Beaucoup de démarches s’arrêtent aux émissions directes et indirectes liées à l’énergie : consommation d’énergies fossiles sur sites et consommation d’électricité, la plupart du temps. Les industriels omettent alors certaines émissions sur site (celles liées aux fluides frigorigènes, par exemple) et les émissions associées à l’amont et l’aval de leurs activités, bien qu’elles représentent une part non-négligeable du total des émissions.

Revendiquer une neutralité carbone sur le périmètre restreint de ses sites n’est donc pas valable. La réduire à un jeu comptable non plus. Trop d’entreprises croient encore annuler leurs émissions grâce à la compensation. Or atteindre la neutralité mondiale par l’achat de crédits carbone est physiquement impossible, et ces stratégies oublient la réduction nette attendue par le GIEC.

Définition, périmètre et calcul simpliste : l’illusion d’une neutralité carbone “individuelle” peut donc être triple. En revanche, les industriels ont tout lieu de participer au défi planétaire de la neutralité, en décloisonnant leur stratégie et leurs actions.

Aller jusqu’à revoir son modèle économique

Pour contribuer à cette neutralité carbone mondiale, chaque industriel doit commencer par réduire son empreinte de manière ambitieuse et durable. Le prérequis est de considérer les impacts carbone sur l’ensemble de sa chaîne de valeur, et de faire en sorte que ses activités soient les moins émettrices possibles à chaque étape.

Toutefois, la réduction drastique attendue exige que chacun questionne plus profondément sa proposition de valeur. Comment faire évoluer son modèle économique et sa raison d’être pour se placer sur la trajectoire d’une société neutre en carbone ? Quels produits et services lancer ou retirer du marché ? Sobriété et éco-conception doivent devenir la priorité.

Certains ont des solutions à proposer pour aider leurs clients et d’autres acteurs à diminuer leurs émissions, permettant un changement d’échelle de la réduction. Si un assembleur d’automobiles réduit par exemple le poids moyen de ses véhicules, afin qu’ils consomment moins de carburant, il induit une baisse des émissions pour l’ensemble du secteur du transport de personnes. Pour d’autres, une stratégie carbone ambitieuse passera inévitablement par un changement radical d’activité, et il s’agit d’en faire une opportunité majeure d’innovation et de transfert technologique. Par exemple, les entreprises spécialisées dans le forage profond utilisé pour l’extraction d’énergies fossiles peuvent s’orienter vers le forage de puits géothermiques.

Régénérer les puits de carbone

Une fois leur empreinte carbone réduite strictement, les industriels peuvent contribuer à la neutralité planétaire en régénérant les puits de carbone que sont la biomasse et les sols, et/ou en participant à réduire les émissions hors de leur chaîne de valeur.

Pour une action cohérente de régénération des puits de carbone, il est essentiel qu’ils soutiennent avant tout les pratiques permettant de capter du carbone sur leurs sites et auprès des acteurs de leur chaîne de valeur. Ainsi, les entreprises clientes d’exploitations agricoles peuvent valoriser les pratiques culturales qui augmentent le stockage carbone dans les sols. Les industriels peuvent également appuyer des projets qui augmentent les capacités d’absorption planétaire, en privilégiant les territoires où leurs activités ont un impact. Un industriel utilisant du caoutchouc issu d’hévéa peut par exemple financer la protection des forêts naturelles d’hévéa.

Si l’on choisit de réduire les émissions d’autres acteurs industriels, il faut aussi favoriser un impact sur ses territoires d’activité. Par exemple, un industriel achetant des métaux peut financer des équipements dans la filière sidérurgique, ou des foyers de cuisson améliorés pour les habitants des pays d’où proviennent ses matières premières.

La construction d’une société humaine neutre en carbone est urgente et nécessaire. Les industriels sont en première ligne pour y contribuer. C’est aussi la meilleure façon pour eux de renforcer la résilience de leurs activités.

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