Marché de la seconde main : prolongement ou rupture avec la fast-fashion ?

Janel Danusa

Danusa Janel
Consultante senior, GreenFlex

Hélène Hochart
Cheffe de projet, GreenFlex

En pleine expansion, le marché de la seconde main risque d’oublier l’impératif de sobriété. Pourtant, pensé avec cohérence, il pourrait inciter les acteurs du textile à développer de meilleurs produits et évincer le modèle épuisé de la fast-fashion. 

Seconde main et impératif de sobriété

Grande distribution, enseignes de mode, plateformes de e-commerce… il ne se passe plus une semaine sans qu’un nouvel acteur annonce se lancer dans le textile seconde-main. Bien qu’il soit louable a priori de proposer une alternative au neuf et d’offrir plusieurs vies à nos vêtements, l’impact de ces démarches ne sera positif pour la planète que si le phénomène respecte l’impératif de sobriété. Des dérives sont déjà soulevées. Fin 2019, la plateforme précurseur Vinted se voyait reprocher d’alimenter la surconsommation sous couvert écologique. Sans un effort de cohérence globale, les critiques pourraient aussi rapidement gagner les nouveaux arrivants.

En proposant des prix attractifs sans forcément poser la question du besoin, plateformes de revente et corners vintage risquent en effet de maintenir la frénésie de consommer, et par là même d’entretenir les flux de matières et les volumes d’achats plus qu’ils ne les tarissent. En parallèle, il reste à prouver que ces initiatives limitent la fabrication et la vente de produits neufs. Les consommateurs prennent goût à la revente facile de pièces achetées sur un coup de tête ou rapidement démodées. Certaines boutiques déculpabilisent même leurs clients de faire un tour dans les rayons des nouvelles collections, en récompensant d’un bon d’achat ceux qui rapportent d’anciens vêtements en magasin ou les vendent en ligne.

Surtout, ces actions restent à la marge comparé au volume d’activité global du secteur textile. Afficher la volonté de la seconde-main sans s’attaquer au cœur de son offre, et en continuant à toujours produire, consommer et jeter davantage, est un paradoxe qui ne tiendra pas longtemps. Si le marché de l’occasion veut s’imposer comme une alternative crédible pour la mode de demain, il doit marquer une vraie rupture avec le modèle de la fast-fashion, et non le prolonger. 

Fabriquer moins… et mieux

La seconde main est une piste sérieuse pour transformer l’industrie textile, à condition qu’elle fabrique moins de neuf, mais aussi du « meilleur neuf ». Le deuxième cycle de conférences des Fashion Green Days, consacré à ce thème les 17 et 18 septembre derniers, a laissé témoigner plusieurs marques qui s’engagent déjà dans cette voie. En tirant le fil des exigences de l’occasion, les acteurs de la mode peuvent y voir une incitation forte à améliorer et revaloriser leurs produits : réorienter leur offre sur la qualité, la robustesse et l’intemporalité, travailler davantage sur l’éco-conception des vêtements, allonger leur durée de vie en proposant des produits réparables et les services associés, etc.

Réduire la pression sur les ressources (matières premières, mais aussi eau et énergie) est urgent. La crise Covid-19 a aussi largement éprouvé les limites sociales et économiques de la fast-fashion : fermetures d’usines au Bangladesh, faillites et liquidations de nombreuses enseignes de mode et d’habillement, questionnements autour de la relocalisation… Les attentes des consommateurs pour une mode plus responsable en sont sorties renforcées. En plein tourment, le secteur textile n’a d’autre choix que de se réinventer. Trouver une articulation entre de meilleurs produits neufs et un marché d’occasion sobre et cohérent doit faire partie de ces transformations majeures pour régénérer la mode.

Marques, enseignes et industriels peuvent faire de la seconde main le marché qui remplacera la fast-fashion, au lieu de la perpétuer. 

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